Principaux résultats du programme ENEID

(Le site est en cours de finalisation: version finale prévue pour juin 2018. FG)
 
ENEID Éternités numériques. Les identités numériques post mortem et les usages mémoriaux innovants du web. (2014-2017)
La persistance des données numériques, après le décès des usagers, soulève aujourd’hui un certain nombre de questions. Que deviennent les données personnelles des usagers après leur décès ? Comment sont-elles utilisées et gérées par les proches ? Les usagers s’en préoccupent-ils de leur vivant ? L’usage, pléthorique depuis 2004, des réseaux socionumériques (Rsn) ayant donné lieu à des bases de données personnelles massives sur la vie des usagers produites et conservées par les grandes entreprises du web, le vieillissement des usagers implique l’émergence imminente d’usages mémoriaux de ces données tout autant que d’un marché des données personnelles post mortem.
 
Une enquête sur la rémanence des traces numériques des usagers du web après leur décès
Le projet ENEID (2014-2018) a conduit une enquête interdisciplinaire en sciences de l’information et de la communication sur le devenir des identités numériques après la mort des usagers. Une enquête a été menée dans l’espace francophone (France, Nord-Mali et espace sahélo-saharien limitrophe) et chinois, associant l’analyse sémiotique quali-quanti des traces (Facebook, WhatsApp, Weibo), l’analyse textométrique (OTMedia, Factiva, Twitter), des entretiens, un questionnaire en ligne (700 répondants) et une veille de la juridiction et des CGU des Rsn relatives aux données post mortem. Pendant cette période très spécifique, le marché du web post mortem s’est mis en place et de premières mesures commerciales et débats juridiques portant explicitement sur les données personnelles post mortem ont vu le jour. La médiatisation de la mort a notoirement envahi l’espace public en raison des attentats terroristes et du décès de célébrités emblématiques.
 
Résultats majeurs du projet
S’il n’est plus à démontrer que les profils utilisateur participent de l’identité personnelle et sociale des usagers, le projet ENEID a montré qu’après leur décès, leur pouvoir symbolique prend une ampleur seconde, socio-symbolique et commerciale.
Le profil du défunt peut devenir un lieu de remémoration, de commémoration et de socialisation. La consultation du profil du défunt dans les Rsn permet aux endeuillés de se remémorer comme en temps réel les interactions avec le disparu, suscitant l’impression que sa présence perdure avec ses données numériques. Des communautés virtuelles peuvent émaner « autour du mort », d’une socialisation issue de l’expression publique du deuil partagée dans les RSN.
Alors que les usagers souhaitent que la majorité de leurs données soient supprimées, les grandes entreprises du web encouragent leur conservation en masse en attisant les imaginaires des immortalités et des éternités numériques. Les imaginaires ancestraux de la vie après la mort sont ainsi rationalisés via la promesse de conservation des traces numériques post mortem.
 
Le projet ENEID a donné lieu à une large diffusion de cette thématique dans le milieu de la recherche et auprès du grand public. Trente-six articles dont 13 dans des revues internationales à comité de lecture, 64 conférences nationales et internationales et une trentaine de communications dans les médias et événements grand public ont été produits. Des journées d’études, formations ou workshops internationaux ont été coorganisés avec les projets partenaires : le projet Convergence MINWEB Minorités sur le web et cybermilitantisme en Afrique de la Mairie de Paris (porteur : Université Paris Descartes/CEPED), le programme interdisciplinaire IRC Identités, Réseaux, Corps de l’Université Sorbonne Paris-Cité (porteur : Université Paris Descartes/COGNAC-G), le projet ASAP Archives sauvegarde attentats de Paris (porteur : CNRS/ISCC) et le projet ANR WEB90 Histoire du web dans les années 90 (porteur : CNRS/ISCC) et le projet collaboratif Digital Eternities Tribute to the Ancestors (UTC-UTSEUS).
Le projet Eternités numériques est un projet de recherche fondamentale coordonné par Fanny Georges (IRMECCEN, Sorbonne Nouvelle). Il associe deux partenaires : l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3 (IRMECCEN) et l’Université de Technologie de Compiègne (COSTECH/EPIN). Le projet a commencé en février 2014 et a duré 42 mois. Il a bénéficié d’une aide ANR de 320 000 € pour un coût global de l’ordre de 1.200.000  €.
 
1) Analyse des traces numériques et de l'identité numérique post mortem sur Facebook

  • Méthode: analyse qualitative quantifiée des publications publiques sur 44 pages de défunts dont le décès a fait l'objet d'une médiatisation et entretiens. L'analyse n'a porté que sur les publications publiques de profils Facebook de défunt qui n'étaient pas des célébrités de leur vivant mais dont le décès avait fait l'objet d'une médiatisation (accidents de la route, agressions meurtrières).
  • Participants: Virginie Julliard (responsable scientifique), Fanny Georges, Lucien Castex.

 
En quelles proportions les pages que les défunts ont créées de leur vivant sont elles utilisées après leur décès ?

  • 47% des pages de profil Facebook font l'objet de publications post mortem en France, 30% des pages Weibo en Chine
  • 10 % des pages sont supprimées après le décès
  • 5 % sont transformées en comptes de commémoration

Comment publie-t-on sur la page du défunt ?

  • L'identité numérique post mortem se constitue de données personnelles ultra sensibles: la plupart des publications sont réalisées en mode privé ou semi privé. Des endeuillés se recueillent sur le profil, et scrollent le mur en remontant parfois très loin: on peut l'observer par exemple lorsqu'ils publient un commentaire d'une publication très ancienne.
  • La moitié des pages présentant des publications post mortem après le décès sont produites par un proche en utilisant les identifiants du défunt
  • Les endeuillés qui ont les identifiants non seulement publient en le nom du défunt, mais également nettoient la page du défunt ("profilopraxie") en supprimant les informations jugées inadéquates (supprimer des photos, des mots lorsqu'ils sont jugés déplacés).

Référence: Fanny Georges et Virginie Julliard (2016) « Profilopraxie et apposition des stigmates de la mort: comment les proches transforment-ils la page Facebook d’un défunt pour la postérité? ». Linguas e Instrumentos Lingüisticos, 37, 2016.[Texte intégral gratuit sur le site de la Revue Linguas]

 
2) Enquête sur les usages mémoriaux du web en France 

  • Méthode: entretiens et questionnaire en ligne (juin 2015-octobre 2016, 766 répondants)
  • Participants: Hélène Bourdeloie (responsable scientifique), Lucien Castex, Laurence Larochelle, Cindy Minodier, Victoria Brun, Morgane Mabille, Oriane Pellois, Mathilde Petit, Sara Houmair, Stéphie Viramouttou, Martin Julier-Costes, Elsa Arvanitis.

 
Rendre hommage à un défunt sur internet dispenserait d'aller au cimetière ? 
Non, le numérique ne remplace pas la visite au cimetière: l'enquête a montré que les usages mémoriaux du web se cumulent à la fréquentation du cimetière "traditionnel" (funérailles, visite).
 
Qui utilise internet pour rendre hommage aux défunts ? 
Ce sont majoritairement des femmes (67,5% des répondant.e.s) qui utilisent beaucoup les technologies et qui vont en outre régulièrement au cimetière ou dans des lieux de commémoration.
 
Comment rend-on généralement hommage à un défunt sur internet ?

  1. création d'une page d'hommage (43,2%) sur le web ou sur Facebook
  2. publication sur la page Facebook du défunt (15,4%)
  3. discussions dans un forum (18,2%).

Pourquoi consulter la page d'un défunt sur internet ou publier sur sa page ?

  1. se recueillir (63,5%)
  2. partager des sentiments et des souvenirs (58,3%)
  3. se sentir plus entouré (36%)
  4. créer du lien avec les autres endeuillés (36,8%)

Quelles sont les dernières volontés des usagers concernant leurs propres données après leur décès ?

  • 12% souhaitent que leur profil soit conservé tel quel
  • 26,7% souhaitent que leurs données soient totalement effacées.
  • 26,3% souhaitent que les données restent accessibles seulement à la famille ou aux amis

Référence: Hélène Bourdeloie, Victoria Brun. Le deuil numérique en chiffres. [Rapport de recherche] Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3. 2018. 〈hal-01698125v2〉.

 
3) Enquête sur la ciculation de l'annonce du décès des célébrités

  • Méthode: analyse de base de données dans la presse (Factiva, base OTMédia de l'INA)
  • Participants: Nelly Quemener (responsable scientifique), Jamil Daklia, Lucien Castex.

 
Quelles sont les célébrités dont la mort fait le plus souvent l'objet d'un traitement médiatique (Presse, Twitter)? 

  • les hommes (15% de femmes pour 85% d'hommes) 
  • les célébrités du monde des arts et de la culture
  • les célébrités nationales plutôt qu'étrangères (on parle des défunts à l'échelle nationale)

Quels sont les décès les plus médiatisés (parmi les différentes causes de décès) ?

  • les décès "hyper médiatisés" relèvent le plus souvent d'un trouble dans la vie de la personnalité.
  • les causes de la mort sont rarement évoquées et le fait que le défunt meure jeune n'est pas un motif spécifique de médiatisation

Référence: Nelly Quemener et Jamil Daklia (2018, sous presse) Hérauts et héros de la postérité, Logiques de médiatisation et fabrique de la célébrité post mortem. Reseaux.